texte de Marine Bachelot - extrait

 

Septembre à Gênes.
Je suis arrivée à Gênes dans le noir, par le train de cinq heures.
Gare de Piazza Principe avant l’aube, trottoirs à tâtons, ascension en bus les yeux ensommeillés. Une sensation certaine : la ville est raide. Tout en haut, devant l’auberge de jeunesse fermée, le refuge d’un banc pour finir la nuit. Le jour se lève. La ville, terne et industrielle dans un coin de l’imaginaire drôlement vicié par les guides touristiques, se découvre soudain, dans un éblouissement : une ville en escalier, raide effectivement, mosaïque d’ocres, de rouges, de gris, de verts, adossée aux collines, et les pieds dans la mer.
La toute première descente, par les escaliers et salite pavées de briques rouges, des hauteurs de la ville jusqu’au port, c’est une ivresse, un saisissement, une glissade vers le jour.

Octobre à Gênes.
Gênes ça se dit Genova, avec l’accent buté sur la première syllabe, et les deux autres qui fuient, s’estompent, font un son rond : Genova. Il faut vite l’apprendre : Genova.
Apprendre la langue de Gênes, c’est apprendre un italien bizarrement cadencé, un peu traînant, travaillé par le dialecte du coin. C’est apprendre aussi l’espagnol dans ses versions mexicaines, portoricaines et argentines, le français marocain, le français bamiléké, et encore l’arabe, l’hindou, le chinois... Toutes ces langues clandestines arrivent par les navires du port, se nichent dans les maisons sans air et sans fenêtres des ruelles du centre historique, éclatent sur les pavés, ricochent sur les façades, commentent, commercent, prennent le bus, font la queue tous les jours devant la Questura, Préfecture de police. On les appelle « extra-communautaires » : en trop dans la communauté ? Je rentre en dépassant tout le monde, avec ma carte d’identité européenne.
Prendre de la hauteur. Ta mort Ông Vy me fait prendre de la hauteur. L’assurance rapatrie les descendants directs par avion Air France Gênes-Paris, en cas de maladie grave ou de deuil. A l’aller et au retour, du ciel de l’aéroport Cristoforo Colombo, on s’offre une de ces vues sur la côte ligurienne et la ville, bizarrement émus par ces pylônes ces grues plantés dans la zone portuaire, arbres métalliques, dinosaures étranges. C’est presque aussi beau que Saïgon de là-haut, irrigué par son réseau de fleuves et de rizières. Quand tu meurs en octobre, je parle déjà couramment italien, tu vois c’est allé vite. Le viêtnamien je ne le sais toujours pas.

 

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