Les morts qui touchent

Alexandre Koutchevsky


Extrait

Nous avions tous l’image d’une personne légèrement fatiguée comme après une mauvaise nuit ou une nuit blanche. La dernière image qu’elle avait accordée au monde qui la connaissait s’apparentait à un visage de lendemain de fête.
Son visage de lendemain de fête soudé devant les yeux je lui parlais au téléphone, je lui écrivais. Je me suis toujours représentée la personne invisible à qui l’on s’adresse par la voix. Elle a dépéri, elle a maigri pendant des mois mais son visage restait le même et son corps que j’étreignais en pensée avait toujours la même épaisseur. Et ses gestes étaient toujours aussi rapides, et son sourire ne bougeait plus au fil des mois. Avant que d’être morte, en moi en nous elle ne changeait plus. Et malgré tous mes efforts je ne suis jamais parvenue à voir autre chose que ma mère un lendemain de fête. Depuis quand d’ailleurs n’avait-elle pas fait de fête ?

Car enfin l’expression “ la peau sur les os ” prononcée par l’infirmière, d’accord, mais comment la faire coïncider avec ma mère ronde et douce ? La peau sur les os. Je pense à la peau, je pense aux os dessous et j’essaie d’extraire la chair qui emplit cet espace, les nerfs, les tendons, le sang, l’énergie musculaire. J’ai déjà un problème : où est-ce que je la mets cette chair que j’extrais en pensée du corps de ma mère ? Je la pose à côté d’elle sur la table ? Dans une assiette ? Je la fais disparaître ? Impossible. Car c’est bien ma question : où est-elle partie cette chair ? Elle ne s’est tout de même pas envolée et je n’ai jamais compris par où a fui la matière de ma mère.
La peau sur les os ça veut dire les os juste sous la peau et plus rien entre.
Alors prenons la chose de l’intérieur je me dis. Je me glisse entre la peau et les os et : c’est un grand drap souple qui s’étale sur un matelas rigide dont on peut voir les ressorts par transparence ; voilà ce que c’est la peau sur les os.